«Les choses anciennes nous parlent-elles en une langue étrangère ou dans notre langue maternelle? Autrement dit, parlent-elles une langue qui demande à être déchiffrée au prix d’un travail d'élucidation, d’interprétation, de traduction, ou une langue qui nous est immédiatement compréhensible, c’est à dire une langue qui fait résonner dans le présent l'écho d’un passé qui n’est pas séparé de nous, qui est présent en nous, qui est présent dans notre présent ; il s’agit alors nécessairement d’une langue éternelle et donc divine...Cette digression sur la langue maternelle pour indiquer que la langue qui nous est consubstantielle, qui est la plus propre à dire l’origine, qui est la plus originaire, n’appartient pas forcément au passé ou au présent mais qu’elle peut très bien être comprise comme une langue à venir, à advenir. A cet égard il faut considérer l’hypothèse selon laquelle les choses du passé parlent une langue qui n’existe pas encore comme beaucoup plus intérrante que d’imaginer une langue dont nous aurions perdu la compréhension...Il s'agit de faire pousser un texte sur un terrain qui au départ n’est pas le sien. Et l’on voit bien qu’on peut en dire autant des choses du passé. Il s’agit de les acclimater dans un présent, de leur donner une nouvelle chance d’exister, d’exister d’une existence un peu différente. Ainsi les choses du passé nous parlent à la fois dans une langue étrangère qu’il faut décrypter, traduire, interpréter et en une langue nouvelle, inédite, inouïe, arrachée au futur.»
Jean-Francois POIRIER