La femme au balcon




«Nous avons, pour évoquer des visages, des sortes de diapositives mentales, plus ou moins immédiates, plus ou moins floues, plus ou moins passées. Nous avons dans la tête , juste derrière les yeux, là où il semble y avoir un autre écran, des paniers, des magasins de clichés, plus ou moins familiers, plus ou moins prêts à fonctionner, et puis des magasins plus éloignés, plus haut perchés, où nous allons de temps en temps chercher une diapositive plus ancienne et un peu oubliée, un visage qui glisse imperceptiblement de l’autre côté, avant de tomber tout à fait dans une trappe, ou un feu, et parfois nous ne retrouvons plus la diapo, nous n’avons plus qu’un nom, alors nous repassons en revue tous les clichés du même magasin qui n’ont pas été perdus, et nous tentons des recoupements mais parfois ce n’est plus rien de tangible qui apparaît, ce n’est plus que la forme du nez, comme un vilain postiche, ou bien une seule inflexion de voix, comme les notes d’une boite à musique à demi cassée, ou bien la seule couleur des cheveux, le souvenir d’un habit, une très vague odeur, toujours diaphane ou pourrissante : ce n’est plus qu’une image très floue et incomplète, douloureuse dans l’effort qu’elle réclame, dans ses supplications de réexistance.»
Hervé Guibert L’image fantôme, Diapos